Face au déclassement : ni déni, ni résignation | Le Figaro 24.07.09

Samedi 25 juillet 2009 à 13:02 1 commentaire

Le débat public français vient de se saisir de la question du déclassement. C’est une bonne chose. Le « déclassement », c’est l’inversion de l’ascenseur social. Si les générations se succèdent de telle sorte que les enfants sont mieux lotis que les parents, en termes de revenus, d’éducation ou de bien être, alors l’ascenseur monte. Dans le cas contraire, lorsque la génération des enfants perd en qualité de vie, l’ascenseur social descend : on est « déclassé ». La lecture de l’étude récente de Camille Peugny (Le déclassement, Paris, Grasset, 2009) m’a incitée à poursuivre l’examen de cette question, en sollicitant les experts du Centre d’Analyse Stratégique (CAS), qui viennent de me remettre leur rapport (« La mesure du déclassement. Associer une action et une pédagogie sur les nouvelles réalités sociales »). Leur travail corrige quelques idées reçues par trop alarmistes et il plaide pour un triple refus : celui du déni, celui de la dramatisation et celui de la résignation.
Le phénomène de déclassement existe et il progresse : il a augmenté ces dernières années (on compte aujourd’hui 22 à 25% de déclassés), et il est accentué par un déclassement de type contextuel, lorsque des enfants exercent une profession semblable à celle de leurs parents, mais avec des contraintes sociales plus fortes et des moyens qui s’en trouvent proportionnellement amoindris. Il s’agit donc d’une réalité objective, qui affecte une partie non négligeable de la population ; il s’agit également d’une réalité subjective, parce que la crainte du déclassement est diffuse. Il fallait donc en prendre une mesure exacte, sans déni. Mais l’ascenseur fonctionne encore en France : la mobilité ascendante des générations reste majoritaire. À la différence de ce que l’on observe dans de nombreux pays développés, les classes moyennes maintiennent leur position. Pas de dramatisation, donc, et pas davantage de résignation, parce que l’action publique n’est pas dépourvue de ressources. C’est l’objet du rapport que de le montrer, en proposant quelques pistes. Je voudrais toutefois attirer l’attention sur deux de ses leçons : l’une concerne la manière dont les jeunes perçoivent leur avenir, l’autre le statut des femmes.

Le rapport dresse un constat préoccupant de la manière à tout le moins pessimiste dont les jeunes perçoivent leur avenir : la crainte du déclassement est partagée. C’est une crainte qui est partiellement fondée : le chômage des jeunes en France est un fléau, et le déclassement existe. Sous une forme scolaire et sous une forme professionnelle. Le déclassement scolaire touche, trois ans après l’entrée dans la vie active, environ 10 % d’une classe d’âge. Le déclassement professionnel est plus fréquent aujourd’hui qu’hier à l’issue d’une période de chômage, puis dans la seconde partie de carrière professionnelle. C’est le signe d’une insuffisance des dispositifs d’accompagnement des transitions professionnelles et parmi eux, de l’accès à la formation continue. Voilà qui conforte la nécessité d’une réforme de l’orientation scolaire et professionnelle, et qui demande encore que nous développions des formes innovantes de financement des projets de formation. En la matière, je crois que le prêt à remboursement contingent au revenu est une piste à approfondir. Les projets législatifs sur la formation continue joueront leur rôle, notamment par la mise en place d’un fonds national de sécurisation des parcours professionnels.

Dans l’ensemble, trois priorités stratégiques devront guider l’action publique : l’amélioration des perspectives d’insertion initiale et d’évolution sur le marché de l’emploi ; la correction des défauts de marché qui conduisent à un accroissement de la part des dépenses contraintes ou pré-engagées dans le budget des ménages (au premier rang desquelles figure bien sûr le logement) ; le rétablissement d’un rapport de confiance dans l’avenir qui suppose une plus grande lisibilité des mécanismes d’investissement et d’assurance de l’État providence.
Ce seront les leviers d’une action qui va donc se heurter au « ressenti » de déclassement que j’évoquais et à la perception subjective qu’en ont les jeunes générations. Que l’inquiétude sociale diffuse suscite un sentiment de déclassement supérieur à sa réalité objective mérite toutefois qu’on s’y attarde. Que l’inquiétude soit exacerbée par la crise et par l’effondrement actuel de l’emploi est bien sûr compréhensible, mais cette inquiétude n’afflige pas tous les citoyens de la même manière : elle touche d’abord la jeunesse, c’est-à-dire l’avenir. À quoi il faut ajouter ceci : le déclassement touche davantage les femmes, les jeunes et les chômeurs de longue durée. Ce qui signifie notamment que, dans une famille, la fille est davantage exposée au risque de déclassement que ne le sont ses frères. Le rapport du cas indique pourtant que les femmes s’inquiètent moins du déclassement, comme si elles se résignaient au sort que leur promet l’inquiétude sociale.
Voilà qui est parfaitement choquant et qui doit être pris en compte par le débat public, au moment où l’emprunt national nous donne l’occasion de réfléchir collectivement à nos priorités ; je m’emploierai à ce qu’une meilleure connaissance du déclassement y apporte sa contribution.

Nathalie Kosciusko-Morizet,
Secrétaire d’État chargée de la Prospective et du Développement de l’économie numérique

1 commentaire

  1. Département

    22 octobre 2009, 11:17

    Camille Peugny a répondu aussi à ce rapport :
    http://www.univ-paris8.fr/sociologie/?p=1887

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