La Californie : décalages

Jeudi 16 avril 2009 à 18:33 4 commentaires

la californie décalages

Arrivée à San Francisco, une ville à l’architecture très européenne et à l’état d’esprit très californien. Si ce n’est la baie splendide, la beauté de cette ville n’est pas dépaysante, on se sent chez soi tout de suite.

En revanche, les premiers rendez-vous de ma visite m’ont permis de constater que nous sommes bien là près du cœur battant de l’innovation en matière de technologies de l’information. Cette ville dont on me dit que quelques mois avant l’éclatement de la bulle internet elle était couverte de placards publicitaires pour embaucher des ingénieurs informaticiens est aujourd’hui comme assagie. Ce n’est pas le ralentissement économique qui veut ça, mais plutôt, me disent mes interlocuteurs, une forme de maturité du secteur des TIC, moins exubérant que par le passé, plus «installé» en quelque sorte.

Il reste encore, rassurez-vous, des entrepreneurs et des innovateurs qui n’hésitent pas à monter des projets très ambitieux, comme par exemple Brewster Khale, d’Internet Archive, qui me présente son activité. Le projet d’archiver le Web, est partagé par de nombreuses institutions, mais il est certain qu’Internet Archive a une longueur d’avance sur les autres. Ils ont déjà commencé depuis longtemps, et travaillent d’ailleurs avec la BNF. L’idée, c’est de rendre accessible gratuitement tout ce qu’il y a en ligne et qui est public (on ne parle pas des pages personnelles, comme par exemple ce profil Facebook d’où je vous écris) ni des contenus non tombés dans le domaine public. Mais rien que cela, ça en fait du contenu !
Le modèle économique d’un tel projet repose en partie sur des prestations qu’Internet Archive propose aux bibliothèques du monde entier, prestation d’archivage numérique et de numérisation d’ouvrages. Internet Archive est donc une sorte de super «National Librairie» mettant à la disposition de tous les trésors de la pensée humaine. Seulement, Brewster Khale ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Il met également à disposition des contenus musicaux et audiovisuels libres de droit, et désire proposer des livres plus récents en téléchargement, en passant des accords directs avec les éditeurs.

Sa théorie, c’est que deux grands acteurs (Google et Amazon pour ne pas les nommer) sont en passe de constituer un oligopole de la distribution en ligne des livres. Google, d’abord, grâce aux accords particuliers qu’ils ont signés avec les grand éditeurs pour alimenter «Google books», Amazon, à travers le succès de son lecteur numérique Kindle, qui lui permettrait ainsi de maîtriser toute la chaîne de distribution et de devenir le passage obligé pour publier un livre en ligne.

Après la bataille de l’Internet sur protocoles ouverts versus les réseaux classiques de télécommunication, après la bataille ayant opposé à peu près tous les acteurs du logiciel à Microsoft dans les années 90 pour empêcher la constitution d’un monopole pour les navigateurs Internet, Brewster Khale décrit la nouvelle bataille, celle de la diversité des modes d’accès aux contenus (texte, image, sons) sur Internet comme la troisième guerre mondiale d’Internet. Cette fois-ci, après IBM et les telcos dans les années 80, Microsoft on l’a dit dans les années 90, c’est bien sûr Google qui est visé.

Brewster Khale voudrait que son initiative soit reprise davantage en Europe, et me demande d’aider European Internet Archive à contacter les grandes bibliothèques nationales européennes, afin de mettre en ligne le patrimoine littéraire et artistique européen libre de droits. Ça me semble être une idée très intéressante.

Retour à la résidence du consul général pour une discussion avec Om Malok, John Markoff, Eliane Fiollet, et Francis Pisani sur la Silicon Valley, les nouvelles tendances du marché des TIC ici (et dans le monde…) et la relation que la politique entretien avec Internet, en Californie comme en France.

Tout le monde tombe d’accord sur le déplacement de la valeur du matériel et des infrastructures vers les contenus. Et je retrouve là une conviction que j’avais retirée de mon voyage d’étude en Corée et au Japon. Mais Om Malik rappelle que ce déplacement ne reste possible que grâce à l’augmentation continue des performances matérielles et des débits. John Markoff, qui suit l’actualité de la Silicon Valley depuis 30 ans pour le New York Times, est très inquiet de la sécurité sur le réseau des réseaux. Internet est victime de son succès selon lui, et l’architecture globale du réseau risque de ne pas résister à la montée des menaces et des cyberattaques. Une nouvelle architecture doit selon lui être pensée dès maintenant. Vaste programme, dont j’aurai l’occasion de rediscuter à Washington.
Francis Pisani, quant à lui, est particulièrement intéressé par le développement des usages mobiles. C’est probablement là que se jouera une bonne partie des usages innovant à l’avenir. Mes interlocuteurs sont d’ailleurs surpris de constater que, malgré l’avance de l’Europe en matière d’accès mobile à Internet, peu de grands acteurs économiques se sont positionnés sur ces nouveaux usages sur le vieux continent. C’est bien le problème. A trop penser à la seule infrastructure sans en imaginer l’usage qui pourrait en être fait, nous risquons de rater l’occasion de nous positionner sur les marchés d’avenir.

Eliane Fiollet m’interroge sur la manière dont j’utilise, en tant que femme politique, Facebook et Twitter. Je réponds que, si je travaille actuellement à la mise en ligne d’un nouveau site du Secrétariat d’État, plus participatif et plus clair, je reste attachée à la possibilité que m’offrent les réseaux sociaux, et notamment Facebook, de réagir personnellement, soit aux attaques dont je suis parfois l’objet, soit pour dire à mes amis combien j’ai apprécié telle ou telle initiative. C’est une manière nouvelle de faire la politique, s’appuyer sur les réseaux sociaux pour maintenir notre liberté de parole.

Je vous envoie ce premier billet depuis le siège social de Facebook où je suis ce matin pour le premier entretien d’une matinée dans la Silicon Valley. Je vous la raconterai ce soir, c’est à dire cette nuit pour la plupart d’entre vous… Et soyez sympa, ceux qui ont mon portable arrêtez de m’appeler la nuit pour me demander si je suis enceinte, cela me réveille….

4 commentaires

  1. zied

    10 novembre 2009, 10:03

    j’aime la photo…une hyperfascination pour les fées….

  2. l.bon

    6 mai 2010, 19:48

    Ce post et ceux sur le Japon sont éclairants sur ce qui se construit, hors de France. Ne pourriez-vous en écrire un en simulant une visite en France ? … qui nous résumerait ce qui frémit, et ce qui freine ?

  3. TOURNEBOEUF

    22 septembre 2010, 14:50

    Internet et l’informatique c’est trés bien , trés ludique, trés branché, mais ça n’est pas ça qui va donner du travail à la population ni occuper des millions de gens qui deviennent des zombies devant les écrans et qui vivent par internet interposé dans des logements trops petits , trop chers.

    Ne nous laissons pas aveugler par la nouvelle technologie, les légumes pousseront toujours dans la terre, et il faudra toujours des artisans pour construire des logements ( qui seront les eules chose non délocalisées et encore (les matériaux …)

    La mondialisation tue l’Europe et les USA

  4. Desbordes

    11 mai 2011, 13:14

    Bonjour Madame,

    Un bonjour de la Californie aquitaine

    Quelle fut ma peine de voir annulée la diffusion de Lundi investigation, ce lundi, titrant « les autoroutes de France ». Il devait y être question de l’autoroute A65 qui éventre l’Aquitaine de part en part. Je me souviens de l’espoir que j’avais en vous alors que vous partagiez le ministère de l’écologie-transport-développement avec Mr Bussereau, sous la tutelle de Mr Borloo. Me disant que vous étiez la caution (véritablement) écologiste de ce triumvirat. Vous n’aviez visiblement pas les cartes en main, quand Mr Bussereau affirmait sous forme interrogative: « Vous avez déjà vu arréter une autoroute? »
    Plouf!

    Alors que l’A65 est inaugurée et en service, les riverains de cet « ouvrage d’art » se rendent compte de l’inutilité de ce désert de bitume. Vous parlez de « droit à l’oubli ». Malheureusement, c’est un droit que je n’ai pas à ce sujet. Nous sommes nombreux à avoir fondé des espoirs en un monde de l’après Grenelle. Vaste greenwashing?

    L’A65 est passée, au fond peu importe qu’elle fonctionne; l’astuce des Partenariats Public-Privé transformant par magie le déficit public en recette privée.

    Il est des fois dommage que certains décideurs d’un jour ne soient pas soumis au « droit d’inventaire » de leurs décisions d’hier.

    Cordialement,
    pantxo Desbordes

    http://www.sudouest.fr/2011/05/03/a-65-le-plein-d-espoirs-386880-3269.php

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