
Compte-rendu des négociations sur les transferts de technologies
Je reprends contact avec vous, après un silence de presque six semaines. Le remaniement y est bien sûr pour beaucoup. Un grand merci à tous ceux qui ont la gentillesse de me féliciter il y a un mois. Je suis ravie de m’engager dans cette nouvelle aventure et de retrouver le ministère du Développement durable, une maison que je connais et que j’aime au point de m’y sentir chez moi. J’en ai désormais toutes les clefs : le champ couvert est immense, les responsabilités énormes, et nous nous sommes battus dès les premiers jours pour les conserver, qu’il s’agisse de logement, d’infrastructures, de transport, ou encore de l’écologie, de la mer, de l’équipement et de toutes les politiques publiques qui leur sont liées.
Ces missions m’ont conduite à Cancun, quatre jours. Un voyage dont le moins qu’on puisse dire est qu’il fut intense. D’autant qu’il était précédé d’un tout autre voyage, puisque j’étais en Inde, où j’accompagnais le Président de la République. Départ le mercredi, dans des conditions difficiles ; les avions ne partaient pas aux horaires attendus, et la délégation française, qui devait me retrouver, était prise dans la neige parisienne. Les uns et les autres traversèrent les océans dans un désordre un peu confus. Pas de répit au Mexique : à la sortie même de l’avion, je me retrouvais en entretien avec le représentant kenyan. Nous n’avions pas atteint le vaste centre des congrès que le marathon commençait. J’arrivais d’Inde sur un autre fuseau horaire, et j’ai vécu au Mexique une réunion ininterrompue qui a duré trois jours. Nous étions regroupés dans un centre hôtelier gigantesque, où 20 000 participants se retrouvaient. Tout le monde circulait à vélo d’une salle à une autre, d’une chambre aux différents lieux de réunion, et l’ensemble avait des airs de campus américain. Beaucoup de représentants étaient jeunes, d’ailleurs. Et tous mêlaient leurs 194 nationalités dans un vertige de langues, de tenues, de couleurs et de visages. Avec pour chacun d’entre nous une succession d’entretiens, pour apprendre, discuter, chercher à persuader. J’ai multiplié les rencontres, à l’occasion de tête-à-tête formels, d’autres parfaitement spontanés, à toute heure du jour et de la nuit. Avec les parlementaires français qui étaient du voyage, et à avec mon complice de toutes les négociations, l’Ambassadeur Brice Lalonde, nous avons saisi toutes les occasions de faire émerger un accord climatique solide. Deux jours plus tard et sans sommeil, nous y étions. Au prix d’une expérience climatique très étrange, puisque ces 72 heures continues me permettaient de suivre l’actualité parisienne en dépit du décalage horaire. J’étais en lien mercredi et jeudi avec les collaborateurs de la mairie, à Longjumeau, pour organiser l’installation d’un accueil d’urgence des automobilistes coincés par la neige, et en contact bien sûr avec le ministère qui devait faire face à la situation que la plupart d’entre vous ont connue. La neige, le soleil terrible de Cancun, le vent de la mer, les nouvelles de l’Île de France enneigée puis glacée, tout s’est mêlé. Le climat change.
La première des deux nuits blanches de Cancun fut consacrée au groupe de travail sur les transferts de technologie, le climat et les énergies renouvelables. La responsabilité m’en a été confiée par la Présidente mexicaine, et nous avons pu avancer sur ce dossier essentiel, qui définit la manière dont certains pays vont pouvoir transférer des technologies vertes à des pays en voie de développement. Ce que nous avons tracé là, c’est un sentier de développement durable que pourront emprunter des pays qui, s’ils suivaient aujourd’hui le même chemin que les américains, provoqueraient sans doute la destruction pure et simple de notre monde. Il faut que les pays se développent, et il faut du transfert du technologie pour que ce développement soit « propre », aujourd’hui. C’est ce que nous avons réussi à faire inscrire dans le texte soumis au consensus international. Après un jour entier de rencontres et de réunions, la deuxième nuit fut celle de la négociation de l’accord final. Avec 194 pays, qui doivent dans l’usage onusien se mettre tous d’accord, sans exception. Et il y eut des exceptions et des objections. De la part de la délégation bolivienne, notamment, qui nous vit suspendre les échanges, repartir en groupe de travail au milieu de la nuit. Nous nous retrouvions cette fois entre européens, puis la séance plénière reprit à 3h du matin. Au petit jour, le vent ne s’était pas encore levé sur Cancun, les textes définitifs étaient adoptés.
Nous avons mis fin, au Mexique, au climato-scepticisme : le monde entier a pris la mesure des efforts qui nous attendent tous. La Chine et l’Inde ont accepté de prendre des engagements, notamment en admettant la création d’un fonds international vert, qui sera doté de 10 milliards d’euros par an, dès l’année prochaine, puis de 100 milliards à partir de 2020. Une idée dont on parlait depuis Rio en 1992.
Un grand pas, accompli grâce à l’immense travail des différentes délégations. Grâce aussi, au talent des deux bons génies de Cancun : le ministre indien de l’environnement, Shri Jairam Ramesh, dont le rôle a été à la fois fédérateur et décisif. Et surtout, celle qui a présidé toute la conférence, avec un mélange d’autorité et d’attention, de courage et d’écoute de tous, la ministre mexicaine des affaires étrangères, Patricia Espinosa. Une grande dame. Le concert des Nations reprendra à Durban, l’an prochain. Beaucoup reste à faire, oui, bien sûr : mais nous nous sommes remis en route.
J’ai le sentiment que le monde est mûr pour créer enfin une Organisation Mondiale de l’Environnement. Nous en avons besoin. J’ai le sentiment aussi que notre pays est à même de porter activement ce projet.
